Eglise EPUB Ecaussinnes

Notre église, fondée par la Mission Méthodiste en 1926, est membre de l'Eglise Protestante Unie de Belgique. Attachée aux valeurs de l'Evangile, elle prône l'amour de tout prochain, dans le respect de ses convictions. Elle est ouverte à tous dans la tolérance et le dialogue. Intégrée dans la société, elle est consciente du rôle de témoin qu'elle a à y jouer.

29.6.06

Allocution ouverture expo "Shoah" 2006

Deutéronome 4 : 4-9

4 Et vous, qui vous êtes attachés à l’Eternel, votre Dieu, vous êtes aujourd’hui tous vivants.
5 Voici, je vous ai enseigné des lois et des ordonnances, comme l’Eternel, mon Dieu, me l’a commandé, afin que vous les mettiez en pratique dans le pays dont vous allez prendre possession.
6 Vous les observerez et vous les mettrez en pratique; car ce sera là votre sagesse et votre intelligence aux yeux des peuples, qui entendront parler de toutes ces lois et qui diront: Cette grande nation est un peuple absolument sage et intelligent!
7 Quelle est, en effet, la grande nation qui ait des dieux aussi proches que l’Eternel, notre Dieu, l’est de nous toutes les fois que nous l’invoquons?
8 Et quelle est la grande nation qui ait des lois et des ordonnances justes, comme toute cette loi que je vous présente aujourd’hui?
9 Seulement, prends garde à toi et veille attentivement sur ton âme, tous les jours de ta vie, de peur que tu n’oublies les choses que tes yeux ont vues, et qu’elles ne sortent de ton coeur; enseigne-les à tes enfants et aux enfants de tes enfants.

ALLOCUTION

Prends garde à toi et veille attentivement sur ton âme, tous les jours de ta vie, de peur que tu n’oublies les choses que tes yeux ont vues, et qu’elles ne sortent de ton coeur; enseigne-les à tes enfants et aux enfants de tes enfants…
Cette parole issue d’un très vieux Livre de la Bible, d’un Livre de Lois, nous replace à des millénaires d’intervalle devant un devoir essentiel, qui concerne tout être humain, quel qu’il soit, quelles que soient ses convictions ou sa philosophie : le devoir de Mémoire. Un devoir qui implique aussi une transmission, et même une tradition au sens le plus noble du terme.
Autant de choses, de valeurs qui ne vont plus très bien aujourd’hui avec notre conception des choses.
Faire mémoire ? à quoi bon ? Autant oublier ces vieilles histoires qui finalement ne nous concernent pas et qui sont si lointaines et mises en questions par certains que nous en venons à douter de leur réalité.
Transmettre ? Quoi et à Qui ? A nos enfants, à nos jeunes ? Cela ne les intéresse pas, ils sont d’un autre temps, d’une autre époque. Et puis, ne sont-ils pas tourné vers un avenir qui leur appartient. Ils seront bien capables de faire d’autres choix que les nôtres, ou plutôt que ceux de nos parents ou grands parents…
Et la tradition ? Ah, bien là, ne m’en parlez pas : c’est ringard ! Qu’avons-nous à en faire à notre époque moderne ?
Autant de réactions qu’on entend très souvent chez nos contemporains, particulièrement d’ailleurs chez ceux de ma génération, qui se situent entre des parents qui ont connu les horreurs perpétrées par la Bête nazie et des enfants, des jeunes de ce qu’on appelle la génération montante, qui se saoulent de bruit et d’images pour effacer des perspectives d’avenir pas toujours très favorables.
Or, justement, nous voilà au cœur du problème, à la racine d’un mal récurrent qui ne date ni d’hier ni même d’il y a six décennies, mais qui colle à l’histoire humaine comme une sorte de chancre. Si l’Ecrivain Sacré, il y a quelques millénaires, insistait sur cette nécessité de faire mémoire, c’est qu’il savait déjà le risque engendré par l’attitude contraire et que sans doute et même très certainement, il le savait d’expérience !
L’être humain a une qualité qui s’avère parfois être un défaut majeur : il tend à oublier les mauvaises choses de son passé et à ne se rappeler que les bonnes. C’est ce que j’appelle parfois le « syndrôme du service militaire » : pendant qu’on le faisait, on trouvait cela pesant, mais aujourd’hui, lorsqu’on en parle, surtout avec d’anciens copains de régiment, on en rigole souvent beaucoup !
A propos de la dernière guerre et des monstruosités nazies, cela fonctionne aussi comme cela, et c’est infiniment plus grave : Certains disent aujourd’hui qu’Hitler a relancé l’économie allemande, qu’il a redonné l’espoir au Peuple. C’est de la folie que de dire de pareilles choses. Et c’est du reste complètement faux : il a précipité la ruine de l’Allemagne, il a anéanti des millions d’êtres humains, il a, au nom de la « kultur », détruit toute une autre culture, bien réelle celle là. Il a sur les mains le sang de millions de victimes et celui des centaines de millions d’êtres qui auraient dû en descendre et qui jamais ne verront le jour ni n’apporteront rien à l’humanité.
C’est cela la réalité du Nazisme, et il n’y en a pas d’autre ! On ne peut, en aucun cas, ni à aucun prix rien admirer dans de telles idéologies. Elles ne sont que mortifères ! L’oublier, se laisser prendre au charme enjôleur et démagogique de certains discours, c’est s’exposer au retour de la Bête dont parle Brecht et qui m’inquiète beaucoup plus par sa proximité et sa réalité que celle, finalement bien lointaine et symbolique de l’Apocalypse !
Cette Bête, ceux qui la nourrissent et l’entretiennent savent aussi comment lui préparer son terrain de chasse : en semant dans nos esprits le poison de l’oubli et du doute, en affirmant de manière parfois très forte et convaincante que tout ce qu’on a pu présenter de mal ou de mauvais venant des nazis n’est que mensonge ou invention. C’est le travail de sape fourni par les révisionnistes et autres négationnistes, qui vise à anéantir la mémoire et à la falsifier, pour en créer une autre qui soit à l’avantage de leurs plans.
Veille attentivement sur ton âme, tous les jours de ta vie, de peur que tu n’oublies les choses que tes yeux ont vues, et qu’elles ne sortent de ton coeur; enseigne-les à tes enfants et aux enfants de tes enfants…
Veiller sur notre âme, dans un seul et unique but : qu’elle ne se perde pas.
Transmettre le souvenir, la mémoire du passé à nos enfants et nos petits enfants, pour qu’ils en tirent les leçons qui leur permettent de ne pas commettre nos erreurs ou celles de nos pères !
Ce n’est ni du chauvinisme ni de la nostalgie, ni de la curiosité morbide de se pencher sur son passé : c’est allumer une lampe qui éclairera notre avenir !
On dit des jeunes d’aujourd’hui qu’ils sont blasés de tout, que rien ne les intéresse plus, qu’ils ne partagent plus nos valeurs, qu’ils sont saturés de violence… etc…
C’est peut-être vrai, dans une certaine mesure, et le triste sort d’un Joe à la gare Centrale de Bruxelles le démontre assez clairement.
Mais à qui la faute, sinon à nous qui devrions, au lieu de baisser les bras, leur apprendre les leçons d’un passé pas si lointain et en passe de resurgir sous la forme d’un avenir inquiétant. Aurions-nous oublié que la grande majorité des jeunes de l’Allemagne des années trente, qui alimentèrent les rangs de la Hitlerjugend, des Sa, des SS étaient exactement dans le même état d’esprit que nos jeunes d’aujourd’hui, et aussi perméables qu’eux aux idéologies extrémistes ou fascistes ?
J’ai eu à plusieurs reprises l’occasion d’aller avec des jeunes sur le site principal des terribles combats de la bataille de Verdun. Leur réaction a toujours été presque identique : ils étaient sidérés par ce qu’ils voyaient, et revenait profondément émus, et dégoûtés de la guerre, de ses motivations et de ses conséquences. Idem pour l’une ou l’autre visite, notamment à la caserne Dossin, à Malines, ou pour tous ceux et celles qui vinrent, il y a trois ans, visiter l’exposition Shoah à Quaregnon. Ce qu’ils ont vu, ce qu’ils ont appris, les leçons qu’ils ont pu en tirer ont changé quelque chose en eux. Et je crois sincèrement que s’ils avaient pu recevoir ces leçons-là, des jeunes qui ont poignardé un autre jeune pour lui voler son MP3, ou des jeunes qui ont battu à mort un autre jeune parce qu’il était différent, auraient agi autrement.
C’est du reste un fait établi et reconnu par de nombreux psychologues. Un fait qui a poussé, après la guerre, une certaine Zivia LUBETKIN, combattante juive du Ghetto de Varsovie à fonder avec d’autres juifs rescapés de la Shoah, le kibboutz « Lohamei hagettaot », au Nord d’Israël. Aujourd’hui, ce kibboutz a pour vocation d’apprendre les leçons de la Shoah à des jeunes israéliens et palestiniens. Et je puis vous assurer que malgré les apparences véhiculées par les médias, c’est un programme qui fonctionne et qui porte du fruit. J’ai pu le constater de visu, sur place il y a trois ans !
Maintenant, il est vrai qu’il y a aussi autre chose : nous tenons tellement à notre sacro-sainte tranquilité que, dans bien des cas, nous ne levons même pas le petit doigt. Ou nous préférons nous taire, rester cois pour ne pas prendre de risques « inutiles ».
Cà, c’est le domaine du silence, qui n’a rien à voir, croyez-moi, avec le monde féerique du commandant Cousteau !
C’est le domaine qui poussera un certain Martin Niemöller pasteur et théologien protestant à faire la déclaration (j’aurais presque envie de dire la confession !) suivante :
Quand ils sont venus chercher les communistes, je n'ai pas protesté: après tout,je n'étais pas communiste !
Quand ils sont venus chercher les syndicalistes, je n'ai pas protesté : après tout, je n'étais pas syndicaliste !
Quand ils sont venus chercher les juifs, je n'ai pas protesté : après tout, je n'étais pas juif !
Quand ils sont venus chercher les catholiques, je n'ai pas protesté : après tout, je n'étais pas catholique !
Et, puis ils sont venus me chercher… Et, il ne restait plus personne pour protester !
C’est à Dachau qu’il écrira ces lignes…
Le silence est, dans certains cas la pire des choses : il l’est lorsqu’il se fait complice du mal, complice du crime. Que l’on songe au silence de tous ceux qui savaient, dans les années 42-43 que les Juifs étaient exterminés en masse : ces gens là n’ont pas été que des lâches ou des collaborateurs passifs : par leur silence ils ont aidé les nazis dans leur œuvre de mort ! Sans compter les cas où ce silence s’est transformé, par opportunisme, en compromission : je pense aux civils qui dans les pays de l’Est se sont mêlés activement aux exécutions massives perpétrées par les Einzatsgrüppen ! On ne peut le nier : ils figurent sur de nombreuses photos.
Bien sûr, celui qui refuse de se taire, celui qui dénonce les crimes ou qui s’y oppose prend un risque : c’est comme dans la chanson de Béart : « le premier qui dit la vérité, il doit être exécuté ».
Et ce risque là fait peur. Je ne pense pas que les résistants, les héros de l’armée de l’ombre aient été des gens sans peur. Il n’y a que les fous qui n’ont pas peur ! Et au-delà de la peur, il y a la conviction de l’homme, ce qui fonde son existence. Il y a aussi, peut-être inconsciemment pour certains, mais bien présente à l’esprit pour d’autres, cette maxime du Talmud qui déclare que « Celui qui sauve une vie sauve l’humanité entière ».
Beaucoup de gens dans le monde, beaucoup aussi, à notre échelle locale, ont risqué leur vie pour en sauver d’autres. Souvent sans faire de bruit, sans se mettre en avant… Si la promesse d’Esaïe que nous avons entendue tout à l’heure s’adresse de toute évidence aux victimes de la Shoah, je pense qu’elle vaut aussi pour tous ceux qui ont lutté contre la barbarie nazie, et qu’elle reste valable pour les autres, pour nous si nous savons, à l’avenir opter pour le côté du droit, de la justice et de l’acceptation de l’autre :
Je leur donnerai dans ma maison et dans mes murs une place et un nom (Yad vaShem) préférables à des fils et à des filles; Je leur donnerai un nom éternel, Qui ne périra pas.